06 décembre 2017

NOTRE PÈRE. : NOUVELLE VERSION


Notre Père qui es aux cieux,

que ton nom soit sanctifié,

que ton règne vienne,

que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

Pardonne-nous nos offenses,comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

Et ne nous laisse pas entrer en tentation,

mais délivre-nous du Mal.




À partir de ce dimanche 3 décembre, les fidèles proclameront, à la messe, la nouvelle traduction de la sixième demande de la prière phare des chrétiens.
« La sixième demande du Notre Père est la plus difficile à traduire. Est-ce étonnant ? Elle se situe dans le mystère de l’homme confronté au mal. » Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen et membre de la Commission épiscopale pour la liturgie et la pastorale sacramentelle, soulève ici la délicate question d’une juste traduction. Ce dimanche 3 décembre, lors de la première messe de l’Avent et de la nouvelle année liturgique, les fidèles seront invités par le prêtre à prononcer la nouvelle traduction du Notre Père. La sixième demande de la célèbre prière, « Ne nous soumets pas à la tentation », devient « Ne nous laisse pas entrer en tentation ».
Pourquoi ce changement ? Était-il nécessaire de bouleverser la prière du Notre Père, proclamée par les fidèles dans cette version depuis cinquante ans, au risque de déboussoler et peut-être de provoquer l’incompréhension ? Pour comprendre les racines de ce changement, il faut remonter à la fin du concile Vatican II, en 1966. La sixième demande du Notre Père était alors : « Ne nous laissez pas succomber à la tentation. » Dans un souci de compromis œcuménique avec les orthodoxes et les protestants, elle devint donc : « Ne nous soumets pas à la tentation. » Ce changement a longtemps alimenté les controverses entre fidèles, théologiens et exégètes, car il conduisait à une mauvaise compréhension du sens de la demande. Il apparaissait donc nécessaire de mener un approfondissement théologique.
Durant dix-sept ans, les soixante-dix traducteurs des Conférences épiscopales francophones se sont plongés dans les textes originaux araméens, grecs, hébreux, afin de procéder à une mise à jour radicale du sens profond de la Bible, aboutissant à une nouvelle traduction pour son usage liturgique, ce qui a donné lieu à cette modification du Notre Pèreou encore celle du missel (voir ci-dessous). Ils se sont mis d’accord, en 2013, sur une nouvelle version du Notre Pèreque le Vatican a ensuite validé l’été de cette même année. Ce n’est que plus tardivement, en mars 2017, que les évêques français, réunis à Lourdes en assemblée plénière, l’ont entérinée. Une version adoptée et validée par l’Église protestante unie de France dans un souci œcuménique

« Soumettre » à la tentation, une traduction blasphématoire ?

« La difficulté de la traduction de 1966 est qu’elle peut laisser entendre que Dieu puisse tenter quelqu’un », explique le Père Frédéric Louzeau, docteur et professeur en théologie à la Faculté Notre-Dame aux Bernardins. Il était risqué d’« attribuer à Dieu une causalité positive dans le processus de la tentation ». « Imaginer que Dieu veuille que nous nous éloignions de Lui, que nous fassions le mal », pouvait revêtir un caractère blasphématoire, affirme-t-il. Déjà, dès 1969, l’abbé Jean Carmignac (1914-1986) soulignait ce caractère blasphématoire de cette traduction dans sa thèse Recherche sur le « Notre Père ». « Si Dieu exerce le moindre rôle positif dans la tentation, Il ne peut plus être infiniment saint », affirmait-il dans un ouvrage synthétisant son travail. Saint Jacques lui-même le rappelle dans son épître (1, 13) : « Dans l’épreuve de la tentation, que personne ne dise : “Ma tentation vient de Dieu.” Dieu en effet ne peut être tenté de faire le mal, et Lui-même ne tente personne. »
Entre accusation de blasphème et erreur de traduction, cette version de 1966 n’avait pas beaucoup de défenseurs. Néanmoins, « pour essayer de sauver cette traduction, avance le Père Louzeau, on pourrait la comprendre ainsi : “Ne nous soumets pas au pouvoir de la tentation” ». « La tentation, j’en suis le prisonnier, et je demande à Dieu de me délivrer de cette soumission. La formule est alors correcte. » Ce qui fait dire à Mgr Lebrun que le changement ne répondait pas à une urgente nécessité, mais plutôt « au désir de s’approcher d’une meilleure compréhension ».

La tentation n’est pas la mise à l’épreuve

L’erreur qui a rendu nécessaire ce travail sur la sixième demande du Notre Père vient de la traduction du mot grec eisphérô. Ce verbe revêt deux sens, dont aucun ne signifie « soumettre ». « Il y a bien un problème exégétique », affirme le Père Louzeau. Ce mot grec signifie « entrer à l’intérieur de quelque chose, faire pénétrer à l’intérieur de ». On peut ainsi traduire soit par « Ne nous fait pas entrer à l’intérieur de la tentation », soit par « Fais que nous n’entrions pas à l’intérieur de la tentation ». La première formule attribue une causalité objective à Dieu dans la tentation, alors que la seconde est au contraire acceptable et se rapproche de celle adoptée par les évêques en 2013.
La nouvelle version qui sera dite à la messe dès ce 3 décembre utilise en réalité une autre parole de Jésus. Lorsqu’Il se retire à Gethsémani pour prier, entouré de ses apôtres, Il dit : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26, 41). « C’est une tradition très ancienne d’interpréter l’Écriture par l’Écriture », explique l’archevêque de Rouen.
Ces erreurs de traduction ont aussi été induites par une mauvaise interprétation du mot « tentation » et une confusion avec la mise à l’épreuve. « Que Dieu conduise certaines personnes au combat spirituel contre le démon, l’auteur de la tentation, certes puisque c’est ce qu’Il fait avec son Fils incarné Jésus poussé par l’Esprit au désert. Mais, au grand jamais, cela ne veut dire que Dieu tente cette personne », explique le Père Louzeau. Certains croyants pensent souvent, à tort, que la tentation peut être un bien en soi puisqu’elle permettrait d’opérer un vrai choix entre le bien et le mal, entre la vie et la mort. Cette idée est vivement contestée par le théologien des Bernardins : « Si à la faveur d’une tentation un croyant peut, par la grâce de Dieu, en sortir vainqueur et plus fort, c’est certain, mais ce n’est pas dû à la tentation elle-même, c’est dû à l’aide de Dieu. Ça ne colore en rien, et de la moindre manière, la tentation d’une quelconque bonté ! »
Pour bien comprendre le sens de la « tentation » dans le Notre Père, il faut revenir aux racines de ce mot. Ce dernier vient du mot grec peirasmós, qui peut être traduit de deux manières. Dans l’Ancien Testament, ce mot fait référence à l’épreuve, au test. « C’est-à-dire que ce sont des événements, des actions, des circonstances dans lesquels on va éprouver la qualité d’un homme et notamment la qualité de sa foi et de sa relation à Dieu, explique encore le Père Louzeau. Dans ce cas-là, l’épreuve est quelque chose de positif. » Tandis que dans le Nouveau Testament, ce mot peirasmós commence à acquérir un autre sens qui est de l’ordre de la tentation. « Et là, la tentation correspond à la tentative de vous éloigner de Dieu et de vous séparer de Lui », poursuit-il. Sa traduction dépend donc du contexte dans lequel le mot est utilisé. Dans la prière du Notre Père, c’est bien l’interprétation au sens de « tentation » qui doit être retenue et non celle de l’épreuve. Car « si l’on demande à Dieu d’être délivré de l’épreuve, alors que celle-ci fait partie de l’itinéraire de progression dans la foi et dans l’amour de Dieu », cela n’aurait aucun sens de la part de Dieu.
Pour l’archevêque de Rouen, cette nouvelle formulation de la sixième demande permet d’accentuer deux aspects de la lutte de l’homme contre le péché et la tentation. Tout d’abord, « l’aspect dynamique » qu’invoque « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». « Nous marchons sur un chemin et la tentation consiste à nous proposer d’entrer dans un chemin de traverse », analyse-t-il. Pour le Père Jacques Rideau, ancien directeur du Service national de la pastorale liturgique et sacramentelle, « le verbe “entrer” reprend l’idée du terme grec d’un mouvement, comme on va au combat, et c’est bien du combat spirituel dont il s’agit ». La formule décidée par les évêques en 2013 renforce également le second aspect de cette lutte, celui de « la place respective de l’homme et de Dieu dans notre résistance à la tentation », c’est-à-dire la place de la liberté humaine, qui retrouve sa souveraineté.

Il n’y a pas de traduction parfaite

Sera-t-il possible d’arriver un jour à une traduction parfaite ? « Traduttore, traditore », « Traduire, c’est trahir », rappelle un adage italien. La traduction reste un exercice difficile et complexe. Le pape François l’a encore dit récemment lorsqu’il a été amené à repréciser le motu proprio Magnum principium, concernant les traductions liturgiques, dans une lettre adressée au cardinal Sarah. Une traduction, précise-t-il, doit obéir à une triple fidélité : la fidélité au texte original, à « la langue particulière dans laquelle il est traduit », et à « l’intelligibilité du texte pour les destinataires ». « Ce n’est pas qu’une question de mots. La difficulté est d’exprimer et de comprendre – pour autant qu’on le puisse ! – le mystère de Dieu dans sa relation aux hommes et au monde, marqués par la présence et la force du mal », admet le Père Jacques Rideau dans une note exégétique écrite en 2013.
Il n’y a donc pas de traduction parfaite. « On les refait tout le temps, le sens des mots change, ajoute le Père Frédéric Louzeau. C’est lié à ce qu’on appelle l’historicité de la vie humaine. » C’est pourquoi même la traduction d’avant 1966, « Ne nous laissez pas succomber à la tentation », n’était pas adéquate. La polémique n’est donc pas récente. La parole même, portée par Jésus, est encore chargée de mystère, « mais personne n’a autorité pour enlever le verbe eisphérô ».
Mais il existe un risque, ô combien plus grand, qu’une mauvaise traduction : celui de réduire la prière du Notre Père à une simple formule liturgique que l’on rabâcherait le dimanche à la messe, alors qu’elle est avant tout un enseignement du Christ. « Chaque demande devrait être longuement méditée, explicitée », affirme encore le Père Louzeau. À l’image de Simone Weil qui fit de cette prière sa méditation permanente, sa « prière du Pèlerin russe »
Extrait tiré de la revue Famille Chrétienne

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